Dépendance affective : déterminez votre style d'attachement 
 
Le besoin de sécurité est essentiel chez l'humain. Enfant, nous avons un grand besoin d'être rassuré par les personnes qui prennent soin de nous : ce que nous vivons dès les premiers jours aura une influence sur notre devenir en tant qu'adulte. C'est ce que la théorie de l'attachement met en évidence en décrivant 4 styles d'attachement, qui déterminent notre rapport à nous-mêmes et notre manière de vivre nos relations aux autres. Le contexte de la relation amoureuse est propice à l'expression de notre style d'attachement puisque nous investissons un espace d'intimité : autrui n'est plus un autre quelconque mais devient la personne avec laquelle nous décidons de créer un lien privilégié. La relation amoureuse est également le lieu où s'exprime le plus facilement la dépendance affective, pour les mêmes raisons. Celle-ci est source de souffrance pour de nombreuses personnes. Elle impacte en effet nos relations aux autres et se répercute sur nos comportements ; elle est notamment la cause de nombreuses conduites addictives (voir l'article : Dépendance affective, comment devenir émotionnellement stable ?). Dans cet article, nous vous proposons de penser le lien entre attachement précoce et dépendance affective. Vous y trouverez des éléments pour repérer votre propre style d'attachement et pour comprendre en quoi le mode d'attachement précoce peut être à la base de la dépendance affective. 
 
 
 
Qu'est ce que l'attachement ?  
 
La théorie de l'attachement part du principe que chez le nouveau né, l’angoisse domine les autres émotions. Le bébé en effet besoin d'être régulièrement rassuré sur la présence inconditionnelle de l'« objet », à savoir la ou les personne(s) qui prennent soin de lui (caregiver, ou figure d'attachement). Ces personnes lui apportent (idéalement) une présence au quotidien et offrent au bébé un premier espace d'interaction. Il s'agit d'une relation fondatrice pour l'enfant. Si la figure d'attachement est loin, l'angoisse du bébé vient activer son système d'attachement : l'objectif est d'alerter la figure d'attachement de la détresse de l'enfant et d'en obtenir une réassurance. Pour que l'enfant soit rassuré, le holding (le fait de prendre l'enfant dans ses bras) est aussi important que la qualité de la présence (sensibilité, disponibilité et capacité de réassurance) de la figure d'attachement. Une fois l'enfant rassuré, le système d'attachement s'éteint et le système d'exploration s'active : l'enfant peut alors être réceptif et réactif aux stimulations de son environnement. Bowlby explique qu'en grandissant, l'enfant va développer son propre « modèle interne opérant », c'est à dire un système automatique de pensées fondé sur les représentations d’expériences avec la figure d'attachement, codées puis mémorisées. Ce modèle interne est en somme un système d’attentes et d’anticipation des réponses d’autrui qui se construit au fur et à mesure et par l'accumulation des séquences d'interaction entre le bébé et sa figure d'attachement : l'enfant apprend de ses expériences et s'attendra (ou non) à être (plus ou moins bien) rassuré en cas de stress. Soulignons qu'un enfant rassuré se sent digne d'intérêt et digne d'être aimé, ce qui lui permettra dès le début de sa vie de faire confiance à autrui en général et à sa figure d'attachement en particulier : il la considérera comme un « bon objet », capable de lui prodiguer des soins adaptés à ses besoins. Selon la théorie de l'attachement, la qualité de l'attachement et les caractéristiques du modèle interne opérant chez le bébé vont déterminer notre style d'attachement une fois adulte, c'est à dire notre manière de nous percevoir, de percevoir les autres et de vivre les relations avec autrui. Ce style d'attachement s'exprime chez l'adulte à travers les caractéristiques de la régulation émotionnelle, la confiance en soi, la confiance en autrui, l'envie d'explorer et la créativité. Il influence les relations interpersonnelles et peut aussi avoir un impact sur le développement d'une éventuelle pathologie psychique (troubles de la personnalité, troubles de l'humeur, troubles schizophréniques...).  
 
 
 
Les différents styles d'attachement 
 
Main, Georges et Kaplan (1985) travaillent sur l'attachement chez l'adulte et mettent en évidence l'existence de 4 styles d'attachement : sécure, préoccupé, évitant et désorganisé. Ceux-ci se manifestent dans les relations interpersonnelles mais sont particulièrement activés en contexte de crise, par exemple dans des situation de perte (deuil) ou de séparation, en situation dangereuse, ou au cours des différents conflits et défis qui peuvent se présenter au cours de la vie. Le style d'attachement peut être évalué et identifié par un psychologue dans le cadre de l'entretien clinique et/ou par un questionnaire validé scientifiquement (CaMir ou relationship scale questionnaire). On peut décrire ces différents styles en fonction de quelques critères comme la confiance en soi et en autrui, la gestion des émotions, les attitudes relationnelles et le rapport aux parents qui s'expriment notamment dans le cadre de l'entretien.  
 
Les personnes ayant un style d'attachement sécure ont tendance à avoir une bonne confiance en eux et à faire facilement confiance à autrui (sans naïveté pour autant) ; leurs émotions sont adaptées au contexte et aux événements, et ils sont en mesure de les vivre sereinement. Les personnes sécures sont capables de demander de l'aide en cas de besoin et pourront avoir des opinions nuancées au sujet de leurs parents, sans idéalisation ni diabolisation. Ils peuvent aussi évoquer des souvenirs douloureux sans pour autant être submergés par l'émotion, et les intégrer à leur histoire afin qu'ils prennent du sens. 
 
Les personnes ayant un style d'attachement préoccupé ont peu confiance en elles-même (mauvaise estime de soi), ont tendance à faire exagérément confiance à autrui (ce qui est source de déception pour elles), et présenteront une tendance à l'hyperémotivité. Elles tendent à idéaliser autrui et à chercher à être rassurées en permanence, avec une crainte de l'abandon particulièrement marquée. Elles manifestent souvent de la colère vis-à-vis de leurs parents et seront facilement submergés par l'émotion à l'évocation de souvenirs d'enfance douloureux.  
 
Les personnes ayant un style d'attachement évitant présentent une bonne confiance en elles (qui n'est qu'apparente), ne comptent que sur elles-mêmes et ont tendance à mettre une chape de plomb sur leurs émotions, qui sont peu ressenties et peu exprimées. Ces personnes ont une tendance à la méfiance vis-à-vis d'autrui, avec des difficultés pour demander de l'aide et accepter de la recevoir. Les relations avec les parents sont souvent idéalisées, avec paradoxalement peu de bons souvenirs d'enfance à évoquer. Enfin, les évitants vont minimiser leur souffrance pour pouvoir la supporter.  
 
Les personnes présentant un style d'attachement désorganisé oscillent en permanence entre les styles préoccupé et évitant. Ils présentent des traits propres aux deux styles et ont tendance à manifester des comportements contradictoires d’activation et de désactivation du système d’attachement, parfois de manière simultanée. Leur confiance en eux et en autrui est perturbée, fluctuante, et leurs réactions émotionnelles sont imprévisibles.  

 
Aux sources de la dépendance affective 
 
Ladépendance affective est la manifestation d'une fragilité au niveau de notre rapport à nous-mêmes qui se répercute sur notre rapport aux autres. Lorsque nous manquons de sécurité du point de vue affectif, nous avons tendance à aller chercher de la réassurance dans l'environnement extérieur. Or la dépendance affective est source de souffrance dans la mesure où elle renvoie à un sentiment de vide fondamental : nous cherchons à combler ce vide à travers la relation affective et/ou les comportements addictifs (consommation de substances, troubles alimentaires, conduites compulsives...) mais ne parvenons jamais à la sérénité recherchée, ou bien seulement de manière momentanée, ce qui nous pousse à la répétition des comportements identifiés comme apaisants. Le manque d'amour de soi est à la source de cette fragilité et est causé par une carence affective suffisamment importante pour marquer en profondeur notre mode de fonctionnement. L'amour de soi est en effet la première étape de la construction du narcissisme et renvoie à notre capacité à nous aimer inconditionnellement. Or cette capacité ne peut se développer que si nos premières expériences nous ont montré la voie de cet amour inconditionnel, autrement dit si nous avons pu nous construire avec suffisamment d'amour et de sécurité affective. Il est aussi possible que les premières expériences affectives aient été suffisamment nourrissantes, nous aient permis de développer l'amour de soi, et qu'un traumatisme (violences, abus...) au cours du développement ait détruit une relation à nous-mêmes originellement saine. C'est pour cette raison qu'il n'est jamais trop tard pour se reconstruire : on peut, à force de patience, réparer ce qui a été brisé, voire poser enfin les fondements de ce qui n'a pas pu se construire dans l'enfance. Dans la mesure où la dépendance affective est souvent le résultat d'une carence affective précoce, le style d'attachement en est un bon indicateur. Si nous avons eu la chance de développer un style d'attachement sécure, nous sommes à priori protégé de la dépendance affective. Les personnes sécures vivent en effet sereinement leur relation aux autres, sont capables de donner et de recevoir sans difficulté et n'ont au fond pas besoin d'autrui pour les rassurer : elles s'aiment suffisamment pour ne pas être dépendantes de l'amour ou du regard de l'autre.  
 
 
 
Styles d'attachement insécures et dépendance affective  
 
Les styles d'attachement préoccupé, évitant et désorganisé renvoient à des profils de personnes ayant une tendance à l'insécurité affective, ce qui ouvre la porte à différentes formes de dépendance affective. 
 
Le cas le plus typique est celui du style préoccupé, qui risque de souffrir de la dépendance affective sous sa forme la plus reconnue et la mieux identifiée. Ces personnes ont une mauvaise estime d'elles-mêmes fondée sur un amour de soi carencé, et elles ont tendance à tout investir dans l'autre, et particulièrement dans leur partenaire amoureux, vis-à-vis duquel elles auront des attentes démesurées quitte à tomber de haut en cas de rupture. Elles tendent à idéaliser l'autre et ont un grand besoin d'être rassurées sur ses sentiments et sa disponibilité. La peur de l'abandon est chez elles massive et elles peuvent donc en arriver à des comportements de soumission ou d'oubli de soi dans le but d'être reconnues et estimées par leur partenaire, mais aussi d'éviter la séparaction. Elles auront tendance à exister par et pour le regard de l'autre, qui s'il est positif et bienveillant leur permet de se sentir comblées et réparées du point de vue de l'amour et de l'estime de soi. Malheureusement, les choses sont rarement aussi idylliques : leur hypersensibilité à la moindre remarque pouvant passer pour une critique peut les rendre difficiles à vivre au quotidien, et elles font souvent des proies idéales pour des personnes toxiques qui cherchent à profiter de leur vulnérabilité.  
 
Le style d'attachement évitant renvoie quant à lui à un mode de fonctionnement individuel favorisant une autre forme de dépendance affective, ennégatif pourrait-on dire. Concrètement, ces personnes auront tendance à fuir l'investissement, voire la relation en soi, par peur de souffrir. Elles se sont construite de manière à ne jamais rien devoir à autrui et surtout à ne rien demander affectivement. Elles ont souvent souffert du manque de réponses de leur première figure d'attachement et ont inconsciemment décidé de ne plus jamais se mettre en situation de souffrir du manque de l'autre. Elles gardent donc leurs émotions pour elles, ou bien sont inhibées affectivement. Elles peuvent donner mais acceptent difficilement de recevoir en retour. Leur dépendance affective se manifeste par ce dont elles sont amenées à se priver pour justement ne pas en souffrir : la relation amoureuse est soigneusement évitée, ou désinvestie. Les personnes évitantes considèrent, bien que ce ne soit pas toujours conscient, qu'il serait trop dangereux pour elles de se rendre vulnérable en s'attachant à nouveau, les exposant au risque de réactiver leurs blessures initiales. Suite aux expériences traumatiques précoces, l'autre est considéré dans l'absolu comme n'étant pas assez fiable ni assez nourrissant. Par conséquent, leur vie affective est souvent pauvre et elles auront généralement tendance à aller chercher leur épanouissement ailleurs que dans la relation interpersonnelle.  
 
Enfin, le style d'attachement désorganisé est plus complexe à appréhender. Il renvoie en général à des souffrances et à des troubles psychiques plus importants que les deux styles précédents. Il s'agit de personnes qui combinent des traits associés aux styles préoccupé et évitant. Leur insécurité est massive et se traduit par un immense besoin de l'autre qu'elles ne supportent pourtant pas de ressentir. La dépendance affective prend chez elles une forme plus extrême qui oscille en permanence entre la recherche de connexion affective intense et le rejet presque phobique des manifestations d'affection. Dans le cadre de la relation, un besoin très intense de proximité peut être donc être suivi d'une mise à distance radicale, souvent difficile à comprendre pour l'entourage et à plus forte raison pour le partenaire. Les personnes désorganisées sont en fait déchirées entre leur manque affectif et leur peur de la fusion. Elles ont éperdument besoin de s'attacher à l'autre et d'attacher l'autre à elles, au moins autant qu'elles redoutent de se perdre dans l'autre. En cela, le mode de fonctionnement des personnes désorganisées incarne parfaitement les contradictions propres au rapport entre attachement et dépendance. Si tout investissement de la relation humaine implique l'attachement, tout attachement porte en lui le germe de la dépendance affective : qu'est-ce que s'attacher sinon accepter de se rendre un peu dépendant de l'autre ? La vulnérabilité consentie fonde l'attachement.  
 
Il est précieux de s'autoriser à donner et à recevoir tout comme il est important d'être en mesure d'exister indépendamment d'autrui. C'est cet équilibre, souvent délicat à trouver, qui caractérise une relation affective saine. Si vous vous sentez insécure affectivement et que vous pensez souffrir d'une forme ou d'une autre de dépendance affective, sachez que des solutions existent. Un accompagnement psycho-thérapeutique spécifique vous permettra notamment d'identifier vos fragilités et d'apprendre à mieux prendre soin de vous, pour trouver progressivement votre point d'équilibre.